02/05/2016

Les idées étranges d'Yves Bonnardel : les droits des enfants


Après avoir lu un article d'YvesBonnardel sur LMSI, j'ai essayé de me renseigner davantage sur cet auteur, et sur sa position sur les droits des enfants. J'ai trouvé cet article, chez Christine Delphy, celui-ci, sur Vendredis intellos, celui-ci, sur Questions de classe, . Sur son site, Yves Bonnardel développe des idées que je trouve aussi bien intéressantes que potentiellement problématiques. Pour cet article-ci, je vais me concentrer sur ses positions sur les droits des enfants.

En apparence, sa critique du statut de "mineur" possède, il est vrai, des aspects très pertinents, (quoique peut-être exagérés de mon point de vue) et l'auteur suggère d'abolir ce statut.

Sauf que.

Si l'on suit cette idée jusqu'au bout, cela aurait aussi pour conséquences la disparition de la majorité sexuelle, de tout âge légal pour fumer ou boire de l'alcool et surtout, et cela est explicitement indiqué (et c'est pourquoi je suis particulièrement étonné, voire choqué, de voir des personnes a priori de gauche en faire quasiment l'apologie), la légalisation du travail des enfants et la fin de l'éducation obligatoire. Pour le coup, c'est un discours très libéral (dans le mauvais sens du terme), puisque Murray Rothbard disait ni plus ni moins la même chose. 

Bien sûr, je pense qu'Yves Bonnardel est lui-même conscient des limites de cette idée, puisqu'il évoque l'idée de "ressources qui permettraient aux enfants de vivre sans travailler" ; mais, même en admettant qu'on ait résolu les questions d'inégalités sociales et les biais qui vont avec, reste entre autres le fait que cette idée amène à prendre des positions peut-être un peu trop cavalières, par exemple sur la capacité moyenne des enfants à pouvoir fonctionner en individus autonomes, à agir de façon responsable et à ne pas encourir plus de risques, physiques et/ou moraux, que les adultes s'ils venaient à jouir des mêmes libertés.

Ce que je n'ai pas trouvé non plus dans ses textes, c'est l'idée que les droits des adultes sur les enfants ont pour corollaire des devoirs envers eux, tels que les nourrir, les habiller, les éduquer, les maintenir en vie... Est-ce que ces obligations disparaîtraient également ? Là aussi, je le soupçonne de vouloir maintenir ces obligations et de les attribuer à la "communauté", mais ce n'est pas très clair, quoi qu'il en soit.

Yves Bonnardel a aussi abordé la question de la punition, de l'abolition des frontières nationales et, surtout, de l'antispécisme. J'aborderais peut-être ces sujets dans de prochains articles.

19/03/2016

Luce Irigaray et la vitesse de la lumière

A l'heure où un papier de glaciologie féministe et postmoderne se fait démonter en ligne, c'est à une vieille affaire que tout cela me fait penser.

En effet, d'après l'ouvrage de Sokal et Bricmont, Impostures intellectuelles, la philosophe et psychanalyste française Luce Irigaray aurait écrit la phrase suivante : « L’équation E=mc² est-elle une équation sexuée ? Peut-être que oui. Faisons l'hypothèse que oui, dans la mesure où elle privilégie la vitesse de la lumière par rapport à d’autres vitesses dont nous avons vitalement besoin… »

Je ne pense pas être le seul à ne pas comprendre en quoi cela en ferait une équation "sexuée", mais passons. Le problème est que je n'arrive pas à retrouver le contexte de la citation d'origine, car on peut lui donner au moins deux interprétations. La première, la plus délirante, remet en cause la validité-même de l'équation parce que celle-ci serait "sexuée". Mais il est également possible de lui donner une interprétation plus charitable, à savoir que définir c comme la vitesse de la lumière serait "sexué".

Soyons clair d'emblée, ce n'est pas ce que je ferai ici. L'ironie de la théorie d'Irigaray est de postuler, de façon tout à fait gratuite par ailleurs, une différence fondamentale entre les hommes et les femmes en matière de perception de réalité, différence qui n'a jamais été attestée par aucune étude pour le moment.

Mais il n'empêche que le problème de la construction du savoir en sciences soit un problème réel, et même une science aussi "dure" que la physique n'y échappe pas. Pensons à l'apparente impossibilité de vulgariser la mécanique quantique de façon compréhensible. Mais cette critique doit être faite de façon informée, et pas de manière extérieure.

Ici, il y a un point qu'il s'agit de clarifier absolument : la constante c n'est pas la vitesse de la lumière. D'une part, parce que sur Terre, la lumière se déplace à des vitesses légèrement inférieures à c, pour tout un tas de raisons physiques que je ne détaillerai pas ici. D'autre part, parce qu'il y a d'autres objets physiques qui se déplacent à la vitesse c, comme les ondes gravitationnelles par exemple. Enfin, le concept-même de lumière est une construction objective.

On pourrait penser - de façon tout à fait légitime par ailleurs - que parler de vitesse de la lumière est discriminatoire envers les personnes malvoyantes. Quelque peu agacé par les Social Justice Warriors, et n'étant pas particulièrement fan du politiquement correct à outrance, ce n'est pas cet argument-là que je retiendrai. Reste que le concept de lumière est à la fois flou et anthropocentrique. Le terme de "lumière" désigne habituellement la lumière dite "visible", située entre 400 et 700 nanomètres de longueur d'onde, soit une toute petite portion du spectre électromagnétique, c'est-à-dire l'ensemble des fréquences du rayonnement électromagnétique. Ce dernier est un phénomène physique fondamental, dont l'expression est loin de se réduire à la seule lumière visible ; et ce, bien que dans le langage courant, les ondes radio, les rayons X ou gamma ne soient pas considérés comme de la lumière à proprement parler, alors qu'il s'agit pourtant d'une facette différente du même phénomène physique. De fait, la vitesse c régit nombre de phénomènes qui, dans notre perception commune, n'ont rien (ou peu) à voir avec la lumière, tels que la taille des atomes, la vitesse des neurotransmissions ou l'émission de chaleur, par exemple.

Pour finir, la lumière se déplace différemment selon les indices de réfraction. Pour faire simple, on peut donc dire que c est la vitesse (ou célérité) de propagation des ondes électromagnétiques dans le vide (ce dernier point est très important).

Tout ça pour dire que sur le fond, tout ce questionnement n'est pas idiot, mais qu'il convient de se pencher sur les catégories vraiment pertinentes pour notre compréhension d'un phénomène donné, et ne pas partir sur des spéculations post-modernes mal étayées et à n'en plus finir.


11/10/2015

Les Ames Douces - Christian Combaz - 2015


Les Ames Douces est un livre écrit par Christian Combaz, un écrivain français, et sorti en 2015 aux Editions Télémaque. Il traite principalement des possibles origines biologiques de l'homosexualité à travers une série d'exemples et de portraits, dans la continuité des travaux scientifiques présentés par le professeur belge Jacques Balthazart dans son ouvrage Biologie de l'homosexualité en 2010.

Je tiens à prévenir mes lecteurs : si vous êtes plutôt du genre "constructiviste", vous risquez fort de vous étrangler à la lecture de ce livre. Malgré ses conclusions qui viennent le plus souvent en appui des revendications LGBT, il se situe à fond dans ce courant "biologisant" et l'auteur tape d'ailleurs à plusieurs reprises sur la "théorie du genre". Et c'est aggravé par le fait que Christian Combaz ait un profil assez particulier, en tant qu'éditorialiste au Figaro et (petit ?) ami de Renaud Camus ; ce qui suggère fortement qu'en France, hélas, pour parler de biologie de l'homosexualité, il faille politiquement pencher à droite (même quand on est soi-même (pro-)LGBT !). Même le titre et la présentation du livre en quatrième de couv' semblent indiquer que l'on n'échappera malheureusement pas à certains clichés répandus sur les homosexuels, tels que leur supposée "douceur" (ce à quoi je répondrai qu'un autre stéréotype qui leur est associé est celui du cuir-moustache et des pratiques BDSM).
De plus, la navigation n'est pas toujours facile à cause de l'absence de sommaire, ce qui peut se révéler être un mauvais point si on veut citer certains passages.

Bref, passons au contenu : je vais ici parler plutôt de la première partie, car la seconde a davantage d'intérêt d'un point de vue historique.

Le premier thème abordé dans le livre est celui de l'évolution, et en particulier de l'infléchissement, de la position de l'Eglise catholique à l'égard de l'homosexualité, que l'auteur attribue à une meilleure prise en compte de la réalité biologique du phénomène parmi les hauts-placés de l'institution. Ce qui illustre le fait qu'en général, les positions à l'égard de l'homosexualité s'adoucissent lorsqu'on admet que celle-ci puisse avoir une base biologique.

L'auteur traite ensuite de la biologie de l'homosexualité proprement dite, en s'appuyant sur Jacques Balthazart et d'autres auteurs (pour évaluer le sérieux de certaines affirmations, il faut donc se pencher sur l'abondante bibliographie de Balthazart). Le livre comporte aussi des passages que ne devrait renier aucun critique de Freud et de la psychanalyse, en particulier lors du chapitre 7. Y passe aussi la comparaison avec le fait d'être gaucher, le syndrome d'Asperger - une des raisons qui a motivé ma curiosité - la tristement célèbre affaire Reimer, mais aussi les croisements des mains (en ce qui me concerne, je mets toujours l'index droit au-dessus de l'index gauche, comme les trois-quarts des hommes paraît-il) et la longueur des doigts (en ce qui me concerne, c'est un peu bizarre, parce que, vu de dos, mon annulaire est plus long que mon index, configuration "masculine", mais, vu de face, c'est l'inverse qui est vrai, configuration "féminine" semble-t-il) et autres corrélations qui semblent un peu sorties du chapeau, faute de détailler davantage, autrement qu'en renvoyant indirectement à la bibliographie de Jacques Balthazart.



En résumé, un livre inégal, car, bien qu'il constitue un véritable pavé dans la mare pour le monde français, alors qu'en France les discussions sur le sujet restent malheureusement trop balisées, il est encore trop bourré de clichés et autres idées insuffisamment étayés, même s'ils vont parfois à l'encontre de certains stéréotypes (par exemple, en évoquant la fascination de certains LGBT pour des idées de droite, voire d'extrême-droite). Mais, pour tout dire, je dois avouer que je ne l'ai pas encore lu en entier. Je suis donc prêt à revoir mon opinion, à la suite d'une seconde lecture plus attentive.

27/08/2015

Mon positionnement politique (1)

Quand je cherche à me définir politiquement, je suis de plus en plus confus. Je vais ici reprendre une analyse issue d'un précédent article.

Très grossièrement, on peut voir l'espace des idées politiques comme comportant deux axes, celui des valeurs et celui des méthodes.

Le premier axe, celui des valeurs, oppose deux camps principaux :

En bas sur cet axe, on considère que l'individu est pris dans une histoire, que celle-ci doit être respectée et qu'il doit avoir pour contre-partie morale d'y être fidèle et de respecter celle des autres (au moins au sein de sa propre communauté, de façon à y inclure des courants d'extrême-droite). On affirme l'importance de la biologie et des racines dans la construction de l'individu. Parfois même, s'y ajoutent des principes d'origine religieuse. En haut sur cet axe, on affirme au contraire l'autonomie radicale de l'individu, en niant l'importance de son origine et la façon dont cela pourrait influer sur la perception de sa propre autonomie.

En bas de l'axe, on accorde de l'importance à des choses telles que l'effort, le soin pour son propre corps, le besoin de normes collectives, la fidélité à son pays d'origine, la construction de l'identité personnelle dans le développement de l'individu. En haut sur cet axe, au contraire, on accorde relativement moins d'importance à ces valeurs, au nom de l'auto-détermination de l'individu.

Le bas de l'axe est associé à des valeurs "conservatrices" (ce qui, à l'extrême, peut recouvrir des valeurs xénophobes, fascistes ou théocratiques) le haut de l'axe à des valeurs "progressistes" voire "relativistes" (la négation de la biologie et de l'évolution et l'affirmation de la toute-puissance de la volonté pouvant parfois atteindre des seuils extrêmes).

Le deuxième axe, celui des méthodes, oppose approche préventive contre approche répressive. L'approche répressive part du principe que l'être humain est libre et responsable de ses actes et n'est pas soumis à un déterminisme quelconque, en particulier social. L'approche préventive insiste au contraire sur les déterminismes, en particulier sociaux, dont l'être humain est l'objet, et se propose d'agir en amont pour les contrer.

Le "répressif" considère qu'il faut faire appel à l'intérêt individuel. Si on donne à quelqu'un tout ce dont il a besoin tout de suite, il ne va jamais chercher à aller au-delà et cela ne va faire que ponctionner les vrais créateurs de richesse, provoquant ainsi la faillite du système.

Le "préventif" considère cette idée comme cruelle. Ce sont davantage des facteurs sociaux qui expliquent le comportement de l'individu, et c'est sur eux qu'il faut agir.

L'approche répressive est donc associée, comme son nom l'indique, à des positions répressives en matière de criminalité, mais aussi à une certaine défense du libéralisme économique. L'approche préventive est au contraire associée à un plus grand interventionnisme.

On peut résumer cela à l'aide du schéma suivant :



Contrairement à ce que suggère mon propre graphique, je suis en fait très près du centre, voire en réalité au centre-haut, sur l'axe des valeurs*, que cela rassure tout de suite les lecteurs qui pencheraient plutôt du côté "libertaire". (être en bas de l'axe ne reflète d'ailleurs pas du tout mon propre comportement dans ma vie personnelle, soi-dit en passant...) Reste que je suis quelque peu déconcerté par le relativisme moral d'une certaine gauche (ou plutôt, dans les faits, d'une certaine extrême-gauche). Je ne voudrais pas que certaines ouvertures possibles sur le plan législatif se traduisent par un affaiblissement de notre sens moral commun. En fait, je les soutiens surtout parce que je suis à gauche sur l'axe préventif-répressif, pas à cause de ma position sur l'axe des valeurs.

Ce qui m'amène au point suivant, à savoir le caractère intrinsèquement "bordélique" de mon propre positionnement.

Ce qui semble le plus logique en effet, c'est d'associer "éthique minimale" et approche préventive, de même que "conservatisme" et approche répressive.

D'un certain point de vue, il est en effet (à première vue, du moins) beaucoup plus facile d'imposer des valeurs "conservatrices" à l'aide d'un modèle répressif. De même, on peut dire que l'approche répressive est déjà, en soi, associée à certaines valeurs "conservatrices" (ne serait-ce que le respect de la propriété), ce qui suscite le rapprochement entre les deux pôles.

Ensuite, on peut supposer que l'adhésion à un modèle préventif amène à s'interroger davantage sur la pertinence de certaines normes, et que la remise en cause des normes peut être associée à une volonté de changement social et donc avec le modèle préventif, d'où un rapprochement de ces deux pôles.

Mais on ne voit pas pourquoi il ne serait pas possible d'associer, par exemple, "éthique minimale" et approche répressive. En fait, il y a un point de jonction philosophique entre les deux sur l'importance de l'autonomie de l'individu, bien que cela soit dans différents domaines et en en tirant différentes conclusions.  Dans les faits, ce positionnement correspond d'ailleurs à une partie du libéralisme classique et du libertarianisme (on y trouve aussi des conservateurs/préventifs sur certains points, qui ont les mêmes positions que les autres mais pas pour les mêmes raisons... Bref, c'est compliqué). Mais il y a alors une tension, sur la question de la sécurité par exemple, et ce positionnement est à la fois hésitant et "dissonant" en termes de système de valeurs. Le modèle répressif est en effet très lié à la question de la norme et à la façon de la faire émerger, ce qui ne s'accommode pas très bien avec un système de valeurs qui prône le rejet des normes.

De même, on ne voit pas pourquoi on ne pourrait pas grouper "conservatisme" et approche préventive, mais ce positionnement paraît alors encore plus bizarre, en particulier à cause de la tension permanente entre valeurs "conservatrices" et mollesse à les faire respecter. De plus, comme dans le cas précédent, le modèle préventif est associé à la remise en question de la norme.

Il est néanmoins possible de dégager plusieurs pistes qui rendraient les deux compatibles dans une certaine mesure.

(suite dans un prochain article, qui abordera aussi la remise en question de ces dimensions pour caractériser l'axe gauche-droite)

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*Je suis également un peu plus près du centre sur l'axe préventif-répressif (être tout à gauche sur cet axe implique un haut degré de certitude quant aux facteurs qui déterminent l'être humain, ce qui n'est pas mon cas).

03/01/2015

Episode du balado "Scepticisme scientifique" sur les surdoués

C'est un balado que j'ai déjà eu l'occasion de présenter précédemment. Cette fois-ci, c'est Nicolas Gauvrit qui nous parle des surdoués : http://pangolia.com/blog/?p=1785

31/12/2014

Pour une bioéthique de la troisième voie

Vous savez, si vous avez déjà lu d'autres articles de ce blog, que je m'intéresse d'assez près à la bioéthique. En particulier, je me suis rendu compte à quel point les débats à ce sujet pouvaient être assez complexes et pas toujours cohérents.

Pour résumer, on a :

- d'un côté, une position rigoriste, d'inspiration le plus souvent (mais pas toujours) religieuse et chrétienne en particulier, qui prend appui sur l'idée de respect de ce qui est perçu comme un ordre naturel.

- de l'autre, une position libérale-utilitariste qui affirme le primat de la liberté individuelle et le rejet de la transcendance.

Aucune de ces deux approches n'est pleinement satisfaisante, de mon point de vue. Toutes deux ont pour base un certain nombre de présupposés et sont dotées de leurs propres incohérences.

Je constate que dans un cas comme dans l'autre, il n'y a pas de véritable réflexion cohérente sur ce que signifie "naître dans de bonnes conditions", juste un vague argument employé de façon incohérente.

En réalité, le cœur de la première position, par exemple, n'est pas le rejet de l'eugénisme. D'une part, parce que, quoiqu'on en dise, permettre aux homosexuels d'avoir des enfants, c'est un peu le contraire de l'eugénisme ; on pourrait multiplier les exemples, d'ailleurs, parmi ceux qui sont le plus fréquemment cités. Il s'agirait plutôt de l'opposition à l'idée que les humains, plus généralement, se prennent pour Dieu ; l'appel à la responsabilité vis-à-vis d'enfants que l'on aurait pas forcément aimé avoir, ou la défense de la famille traditionnelle. Par ailleurs, je ne me reconnais pas dans l'approche religieuse sur l'avortement, qui me semble infondée d'un point de vue scientifique, et absolutiste sur le plan moral.

Quant à la seconde position, je la juge davantage compatible avec le libéralisme - sous sa forme "ultra" ou libertarienne - qu'avec la justice sociale ou des idées de gauche (puisqu'on n'y reconnaît pas de "droit-créance" en bioéthique, par exemple le droit à l'histoire personnelle). Il y a clairement là un échec de sa prétention égalitaire, et en exaltant la toute puissance de la volonté, elle nie l'histoire et la nature.

Maintenant, parlons de quelques exemples concrets où cette opposition peut être problématique :

Sur l'IVG et la PMA, les positions s'alignent souvent autour d'un axe qui oppose "respect de la vie" et « droit à disposer de son corps » ; mais bizarrement, de chaque côté, les partisans d'une position répondent aux critiques en utilisant le même argument : « Si X n'existait pas, tu ne serais pas né... » C'est là qu'apparaît un argument incohérent, de chaque côté du débat.

De même, beaucoup de « libéraux-utilitaristes » défendent une position maximaliste pour les droits des LGBT, alors que de plus en plus d'indices tendent à indiquer une base biologique à l'homosexualité, la question devient pressante. Maintenant, à mesure qu'une base biologique de l'homosexualité se précise, même les homosexuels vont peu à peu se sentir concernés par la pratique du diagnostic prénatal ; il ne devient alors plus possible de faire la politique de l'autruche, et il faut voir les questions en jeu.*

De plus, les opérations des intersexes à la naissance sont un phénomène préoccupant, en ce qui me concerne je suis contre cette atteinte à leur intégrité corporelle. Je voudrais qu'ils puisse garder la liberté de se forger une identité plus tard. Concernant leur « enregistrement », l'idéal serait de proposer un « troisième sexe », neutre, comme certains pays (tels que l'Allemagne ou l'Australie, par exemple) l'ont déjà fait, ou, à défaut, s'aligner systématiquement sur le sexe chromosomique et ce, quelque soit l'apparence des organes génitaux externes. A ma connaissance, aucun des deux grands courants bioéthiques n'a vraiment développé de vision vraiment cohérente sur ce sujet.

Je pense donc que c'est une espèce de « synthèse » qu'il faudrait effectuer. On peut se référer en cela à la Théorie dela Justice de Rawls, et en particulier le passage sur l' "eugénisme" selon Rawls : cela suppose de devoir laisser des libertés aux agents concernant les technologies de reproduction auxquelles il peuvent avoir accès. En fait, il s'agirait alors de concilier la liberté des agents (les parents) avec les droits des enfants et un souci de faire naître dans de bonnes conditions. Dans ce cas, certaines pratiques "eugéniques" sophistiquées deviendraient critiquables, mais pas en elles-mêmes, mais à cause d'une forme modérée du principe de précaution.

Mais les bases sociales du respect de soi (concept très important, selon Rawls) doivent aussi être respectées, ce qui implique la nécessité d'une réglementation. Le respect de soi selon Rawls est un bien premier, peut-être le bien premier le plus important, qui regroupe la confiance en soi et l'estime de soi, entre autres.

On peut faire une analogie de cette position avec le point de vue développé à la fin de la Théorie Générale de J.M. Keynes (comme vous le savez peut-être, je viens de l'économie, à l'origine) où celui-ci écrivait que ses théories interventionnistes avaient des « implications modérément conservatrices ». Ici, c'est l'inverse : au lieu d'implications modérément conservatrices, il s'agirait d'implications modérément progressistes, car le but de ce positionnement est de sauver le progressisme, pas de l'enterrer.

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* Il fut un temps où j'étais très "sceptique" vis-à-vis des diagnostics pré-nataux, mais j'ai changé d'avis sur le sujet. Interdire les diagnostics pré-nataux, en soi, n'améliorera pas le sort des personnes handicapées déjà vivantes, ni celles qui naîtront, c'est pourquoi je pense que ce n'est pas la bonne approche ni la priorité. Je pense que tous les couples ont droit à une information claire sur le sujet, afin d'être préparés au mieux et de profiter de ce temps supplémentaire au cas où ils voudraient garder l'enfant. C'est aussi parce que je suis contre l'essentialisme, qui est cette tendance à réduire la personne handicapée à son handicap, tout comme je suis contre la tendance à réduire la personne à son sexe, sa couleur de peau ou son orientation sexuelle. Cet essentialisme a tendance à déboucher sur des positions pro-« vie » concernant des sujets tels que l'avortement ou l'euthanasie, positions que je comprends mais dans lesquelles je ne me reconnais pas et avec lesquelles je suis en désaccord. Mais je suis d'accord que cette question du diagnostic pré-natal, si elle vient à se généraliser, pose des questions d'éthique qui pourraient s'avérer très difficiles à résoudre.




19/12/2014

Bioéthique : l'anonymat des dons de gamètes

Comme le titre de ce blog l'indique, celui-ci ne traite que de (critique de) la psychanalyse, il aborde aussi des questions de bioéthique.

Dans le cas présent, il s'agit des questions relatives à l'anonymat des dons de gamètes. J'en ai déjà parlé dans un précédent article. Je vais donc détailler à ce sujet.

La question m'interpelle à plusieurs titres. En effet, en France, la plupart des personnes connaissent leurs deux parents biologiques. Bien sûr, personne n'est sûr à 100 %, mais la grande majorité est dotée d'une certitude raisonnable à ce sujet. Tout le monde donc, à l'exception de quelques-uns, dont les enfants issus de PMA. C'est pourquoi je suis très sceptique face à l'anonymat des dons de gamètes : je m'y oppose, quitte à ce que cela réduise les dons. Etant de gauche dans l'âme, c'est pour des raisons égalitaires que je m'y oppose, et je sympathise avec celles et ceux qui veulent connaître l'identité de leur géniteur anonyme, comme les membres de l'association PMA. Je me suis renseigné sur le sujet principalement grâce à deux lectures : Des humains comme les autres d'Irène Théry et Mes origines : une affaire d'état d'Audrey Kermalvezen.

Je sais que mon point de vue n'est pas nécessairement majoritaire en France, loin de là. D'après plusieurs sondages, l'anonymat est souhaité à la fois par les donneurs et les receveurs dans leur majorité, mais ce point de vue semble également majoritaire dans l'opinion publique française dans son ensemble.

En France, la question transcende les clivages gauche-droite habituels, y compris, et c'est le plus notable, les clivages usuels en bioéthique. Pour simplifier, on a d'un côté des idéalistes égalitaires et "biologisants" minoritaires contre des utilitaristes et socialisants/médicalisants majoritaires.

C'est pourquoi la légalisation de la PMA pour les couples de lesbiennes me pose problème, en l'état actuel des choses. Je considère que sur ce sujet, il ne faudrait pas mettre la charrue avant les bœufs, quand on voit ce qui se passe chez nos voisins et comment la question a été traitée chez eux. Je regrette bien évidemment que le débat sur ce sujet ait été verrouillé, mais je ne regrette pas que l'extension de la PMA n'ait pas été votée.

Chez les partisans de l'extension de la PMA à tout prix, un leitmotiv revient qui est celui de l'égalité, que réserver la PMA aux hétérosexuels infertiles serait intrinsèquement discriminatoire, et que ne pas connaître ses origines biologiques ne serait finalement pas si grave parce que beaucoup de personnes ne les connaissent pas et que certaines situations particulières (inceste, viol...) justifient le maintien du secret. Selon certaines organisations, s'opposer à l'extension de la PMA serait même carrément homophobe, ce qui est un autre bon moyen de verrouiller encore davantage le débat à ce sujet...

Pour le premier point, je suis d'accord et j'ai déjà affirmé cette position dans un précédent article. Pour le second point, je trouve beaucoup à redire : déjà, qu'il est présomptueux de parler au nom d'individus que l'on ne connaît pas, et de minimiser la souffrance qu'ils pourraient exprimer. De plus, il y a une différence entre être privé de ses origines par accident et créer volontairement une situation où un enfant serait privé à vie de l'identité d'un de ses géniteurs. Enfin, la comparaison avec l'inceste ou le viol est à se tirer une balle dans le pied, car elle sous-entend que la PMA serait une technique de procréation intrinsèquement honteuse. Autrement, il ne sera pas possible de faire croire à un enfant né dans une famille homoparentale qu'il sera né de ses deux parents : sa méthode de conception lui sera très vite dévoilée ; il y a lieu de penser, et plusieurs études le suggèrent déjà, que les questions sur le géniteur ne seront pas rares.

Qu'on le veuille ou non, il y a in fine toujours besoin d'un homme et d'une femme pour la procréation, sinon, il n'y aurait justement pas de revendications liées à la PMA. Le parent dit "social" n'est pas plus à l'origine de l'enfant que je suis à l'origine du T-shirt que je me suis acheté. Le fait d'avoir un enfant est avant tout un fait biologique. Même si le désir est une composante importante, bien sûr, pour s'assurer qu'il soit correctement élevé ensuite. Mais il faut toujours se rappeler qu'il faut "fabriquer" quelque chose avant de le donner, de le distribuer. Cela vaut dans ce domaine comme ailleurs.

Sur la PMA, il y a une contradiction qui émerge dans le discours : d'un côté, on dit que le biologique n'est pas important, on dénonce la "biologisation de la filiation" mais de l'autre on juge la PMA et la connexion à un parent biologique préférable à l'adoption !


Etant donné que je suis à la fois favorable au mariage et l'adoption "pour tous" et critique de l'anonymat des dons de gamètes, je suis conscient que ma position sera difficilement comprise et pourra même être jugée incohérente. C'est qu'à mon avis, l'objectif devrait être de trouver un équilibre entre le biologique et le social, les deux méritant d'être reconnus à leur juste valeur.

La levée de l'anonymat est une position qui peut être aussi difficile à défendre à gauche en France, à cause de la méfiance du milieu intellectuel de gauche vis-à-vis du biologique. La part biologique de l'homme y est souvent sous-estimée (cf. cet article sur le site de la Ligue des Droits de l'Homme). Un exemple concerne l'histoire médicale de chacun. Il se trouve que ma grand-mère était atteinte de la maladie de Huntington, ce qui me laisse une probabilité d'un quart de développer cette maladie au cours de ma vie. Mais bon, au moins je le sais, et je serais donc mieux préparé si les symptômes surviennent un jour.

Autrement, je me suis aussi rendu compte qu'il existait, à l'extrême-gauche sociétale, toute une sale tradition qui consiste à défendre la liberté des adultes au détriment des droits des enfants. Il ne s'agit pas de la perpétuer !

Pour me rassurer, bizarrement ou non, le sujet n'enthousiasme pas non plus la droite française, qui ne réagit pas de façon plus intelligente ; au contraire même, elle préfère se réfugier dans son cynisme habituel, sans grande réflexion ni cohérence - par exemple, en maintenant l'adhésion au modèle médical - en plus des arguments de façade utilitaristes, sentimentaux et anti-"eugénistes" contre le "tri des donneurs" (dont personne, en France, ne fait la revendication) s'y rajoute de l'hypocrisie sur la dénonciation de la "biologisation de la filiation" - alors qu'ils sont contre l'homoparentalité ! A ce sujet, certaines associations homoparentales (comme l'ADFH) sont contre l'anonymat des dons de gamètes, ce qui permet de répondre à certains clichés sur le "on ne ment pas aux enfants"... Par ailleurs, si demain, si la législation n'est pas changée, un fils de lesbiennes demandait à connaître son géniteur, sa requête serait-elle considérée comme plus légitime, plus acceptable que si c'était le fils d'un couple hétéro stérile ? Là se situe l'hypocrisie, selon moi.


Je considère aussi la PMA médicale comme un mirage. La PMA ne rend pas fertile un homme stérile. C'est le sperme d'un autre homme qui est utilisé. A la limite, je préfèrerais une droite constante dans son opposition à la PMA qu'une droite qui continue d'adhérer au mirage de la PMA médicale.

La bonne façon de voir les choses, à mon sens, serait de voir la PMA comme un moyen de remédier à une impossibilité reproductive (quelque soit son origine) dans un système libéral régulé - un système purement "libertarien" opterait au contraire pour le système de "double guichet" avec possibilité de rémunérer les dons, système en vigueur aux Etats-Unis ; malgré tous les défauts du système français, je lui reconnais d'avoir mis un frein à la marchandisation du vivant en optant pour les dons gratuits.

La question de la levée de l'anonymat a pu, il est vrai, être instrumentalisée par des groupes dotés d'une idéologie "pro-vie", conservatrice voire réactionnaire ; mais est-ce que cela en fait une mauvaise idée pour autant ? Au contraire, je pense que l'élargissement de la PMA après la levée de l'anonymat constitue, à mon sens, le bon équilibre qui permettra à chacun de ne plus être en marge de la race humaine.