24/07/2013

La différence entre la gauche et la droite



Comme vous l'aurez compris, il s'agira de faire place, ici, à un article ouvertement politique. J'en réutiliserai peut-être l'argumentation dans de prochains articles, davantage en rapport avec les thématiques de ce blog.

Comme vous le savez peut-être, la gauche et la droite, en tant que termes politiques, sont des concepts relatifs qui existent depuis la Révolution française et la répartition des députés dans l'hémicycle par rapport à la question du veto royal. Cependant, ils sont préfigurés par d'autres clivages similaires dans d'autres pays et à d'autres époques : par exemple, l'opposition entre Whigs (libéraux) et Tories (conservateurs) dans la Grande-Bretagne du XVIIIème siècle, ou encore, bien plus ancien, le clivage qui opposait, au sein de la République romaine, les Populares (populistes agraires, en faveur de la redistribution des terres, du bien-être de la plèbe et de l'extension de la citoyenneté) aux Optimates (aristocrates conservateurs qui défendaient les pouvoirs du Sénat). Il faut savoir toutefois qu'il ne s'agissait pas de partis politiques organisés au sens moderne, et qu'il n'y avait pas de réelle idéologie développée au-delà de ce que le public voyait comme des points des rapprochements ou la source de leur pouvoir (peuple ou aristocratie). Cependant, cela était aussi le cas pendant longtemps au XIXème siècle dans de nombreux pays avant que n'émergent les partis politiques modernes.

Les évolutions historiques du clivage droite/gauche (monarchie contre république, Eglise contre Etat, patrons contre ouvriers) font apparaître la gauche et la droite comme des concepts relatifs, comparables au Yin et au Yang de la philosophie chinoise : deux principes qui regroupent un grand nombre d'idées et de contrastes disparates et apparemment sans rapport, mais derrière lesquels on voit des éléments communs.

Mais revenons à ce qui nous préoccupe, à savoir, quelle est donc la différence entre la gauche et la droite ? Beaucoup d'auteurs ont tenté de la dégager, avec plus ou moins de succès. Je vais m'en tenir, pour des raisons de commodité, à la vision de Norberto Bobbio, pour qui la gauche, par rapport à la droite, est caractérisée par un plus grand attachement à la notion d'égalité.

Mais dans ce cas, qu'est-ce qui explique cette différence ? Il existe une explication simple, à mon sens.

En effet, toute société jusqu'à nos jours est traversée par des inégalités de pouvoir, et on peut voir la différence entre la gauche et la droite comme quelque chose qui émerge, en termes de différences d'attitudes, par rapport à ces inégalités au sein de la société. En gros, la droite va défendre l'idée que les inégalités de pouvoir, en général, sont justifiées, tandis que la gauche va défendre l'idée qu'elles ne le sont pas, qu'elles sont propres à un état des lieux donné.

Par ailleurs, l'existence du mal - ou de ce qui fait que l'homme semble parfois être vicieux, égoïste, agressif, lâche, paresseux, replié sur ses proches ou rempli de préjugés - ne peut être expliquée que si au moins l'un des deux entre la société et l'individu a une tendance à être mauvais, ou du moins à favoriser ou à privilégier ce tempérament. La droite va plutôt dire que c'est l'individu qui tend à être mauvais, la gauche que c'est la société.

Ces différences d'attitudes sont elles-même issues de différences en termes de visions du monde. Pour simplifier outrageusement, la droite voit le monde et pense qu'il est ce qu'il doit être et qu'il doit être ce qu'il est, tandis que la gauche voit le monde et pense qu'il n'est pas ce qu'il doit être et qu'il ne doit pas être ce qu'il est.

Ce n'est pas totalement faux : il existe des différences de statut social, mais aussi de traits psychologiques entre les individus de droite et de gauche. Ainsi, en règle générale, les gens de droite sont plus conventionnels et traditionnels, voire autoritaires, avec une plus forte tendance à ressentir de la peur, de la méfiance, de l'agressivité ou du dégoût, mais sont aussi consciencieux et dotés d'une meilleure confiance en eux ; à l'inverse, les gens de gauche sont plus ouverts d'esprit, plus intellectuels, avec une plus grande complexité de pensée, mais aussi rêveurs, ont davantage tendance à se plaindre et ont une vision plus pessimiste du monde tel qu'il est.

Ceci nous permet de réaliser davantage la différence entre la gauche et la droite en termes de vision du monde.

D'un côté, l'individu de droite tend à se fier à la perception directe qu'il/elle a du monde et en particulier, si l'homme est mauvais, c'est qu'il est intrinsèquement mauvais. La droite combine une vision hiérarchique du monde avec une conception "pessimiste" de l'homme. Elle considère les hiérarchies existantes comme des points de repère. Sa vision hiérarchique du monde consiste à penser plutôt que tous les individus et/ou toutes les attitudes ne se valent pas, et qu'il faut favoriser les "bonnes" attitudes et s'appuyer sur les individus qui valent le mieux et les laisser diriger la société dans l'intérêt de tous - en effet, si l'on donne la même chose à deux individus qui valent différemment, on commet une injustice. De plus, la nature humaine est stable et ses différences entre individus sont naturelles, ce qui permet également de justifier les hiérarchies existantes. Ainsi, pour toutes ces raisons, selon la droite, l'ordre établi tend à refléter la vérité des choses. C'est pourquoi l'ordre public, le bon fonctionnement de l'économie et de la société, le respect des traditions et/ou des valeurs dominantes, sont ce qui a le plus de valeur pour l'homme ou la femme de droite. C'est à l'individu, d'autant plus s'il occupe une position inférieure, de s'adapter à la société et non l'inverse.

La gauche est exactement le miroir de la droite. L'individu de gauche essaie - généreusement, mais parfois dangereusement - d'aller au-delà de sa perception directe du monde ; en particulier, si l'homme est mauvais, il/elle va s'intéresser au contexte et penser que la société, directement ou non, ne lui a pas donné ce qu'il méritait. La gauche tire de cela une vision égalitaire du monde et une conception "optimiste" de l'homme. La gauche a plutôt tendance à penser que tous les individus, par delà leurs différences, valent la même chose (et peut aussi parfois donner l'impression de penser que toutes les attitudes se valent) ; il faut donc redistribuer les richesses et les pouvoirs en conséquence - en effet, si l'on ne donne pas la même chose à deux individus de même mérite, on commet une injustice. La nature humaine n'est pas stable, mais en grande partie façonnée par la société, au fond elle est plutôt homogène et les hiérarchies ne sont donc pas toujours justifiées. Au contraire, celles-ci peuvent volontiers être remises en question, l'ordre établi devenant en grande partie arbitraire et contingent. La recherche de l'égalité, de la justice sociale et de la lutte pour la raison (par opposition aux peurs irrationnelles), contre l'oppression et les préjugés, est ce qui motive l'homme ou la femme de gauche. Dans la mesure du possible, ce devrait être à la société de s'adapter aux individus, en particulier ceux dont la position est la plus basse, plutôt que l'inverse.

On le voit, la gauche et la droite diffèrent (partiellement, cela change selon les époques) d'une part concernant les problèmes qu'elles reconnaissent, et d'autre part concernant la façon de combattre ces problèmes.

En fait, la gauche et la droite (et même l'ensemble de l'échiquier politique, du centre aux extrêmes) sont beaucoup plus similaires qu'on ne pourrait le penser, concernant ce qu'elles considèrent comme des problèmes, sinon elles ne pourraient pas en débattre ; il faut qu'il y ait des points de consensus. La droite ne peut décemment pas se satisfaire de la misère, d'inégalités trop importantes, de la haine, de la peur ou d'états d'esprit rétrogrades, s'ils menacent l'ordre ou la cohésion de la société, de même que la gauche ne peut raisonnablement pas se contenter du chaos, du gaspillage, de la médiocrité, de la fin de la production ou du meurtre du passé, s'ils sont un obstacle à l'égalité, à la justice ou au progrès. On remarque un paradoxe : la gauche et la droite adhèrent à des valeurs opposées et partiellement incompatibles, mais en même temps, pour chaque camp, défendre ses propres valeurs signifie aussi, indirectement, défendre celles de l'autre, mais à un degré moindre.

La différence principale se situe donc dans la façon de combattre les problèmes sociaux.

La droite, qui pense que c'est à l'individu de s'adapter à la société, en prenant appui sur sa vision "pessimiste" de l'homme, va faire appel à la responsabilité individuelle. Elle va chercher à canaliser la nature humaine dans un sens "positif" (via les incitations, un système de valeurs clair, etc) et se servir de la nature humaine comme argument pour justifier le fait qu'il est inutile de vouloir changer la société. Lorsqu'il y a des problèmes au sein de la société, la droite ne tend à y voir que des fautes individuelles, le but de la société, du collectif, de l'Etat, n'étant que d'inciter l'individu à se reconnaître dans leurs objectifs traditionnels et de les protéger contre ses erreurs. Si on veut que les individus fassent le bien ou se comportent correctement, il faut qu'ils soient incités à le faire : c'est le fameux mécanisme de la carotte et du bâton, incarnés ici par le marché et la sanction pénale à l'époque moderne. Ce mécanisme permettrait de développer un bon niveau de vie chez les couches inférieures, sans perte pour les autres. Autrement, on laisse se propager le vice et la médiocrité au détriment de la compétence et des bonnes attitudes. 

Au contraire, la gauche, qui pense que la société devrait être adaptée aux individus, en prenant appui sur sa vision "optimiste" de l'homme, va plutôt agir au niveau collectif, modifier les structures mêmes de la société ; minimisant l'impact d'une nature humaine fixe, elle s'intéresse à ceux qu'elle considère comme les victimes injustes du système, pour les aider en amont. Lorsqu'il y a des problèmes au sein de la société, elle y voit la marque d'un système mal organisé, à refaçonner. Pour toutes ces raisons, elle se méfie de la culpabilisation et du tout répressif. Elle accorde moins d'importance aux écarts vis-à-vis des normes. Elle pense qu'il est possible d'agir sur des causes collectives, sociales, pour amoindrir (voire éradiquer) les problèmes auxquels la société est confrontée.

Voilà pour les principales différences, dans leurs grandes lignes.

On peut ainsi facilement expliquer pourquoi le clivage droite/gauche est resté assez cohérent à travers les époques et les différents pays : c'est parce qu'il oppose d'un côté ceux qui veulent conserver leur pouvoir, de l'autre ceux qui veulent redistribuer le pouvoir. C'est aussi pourquoi les coalitions de droite et de gauche ont généralement la même forme, quelque soit le pays : à droite, une alliance entre les milieux aisés et les couches conservatrices de la population, à gauche, une coalition de groupes opprimés menés par une avant-garde intellectuelle.

Attention toutefois, la division gauche/droite autour de ces dimensions n'est pas toujours parfaite : il existe évidemment des variations très importantes au niveau individuel, mais parfois, pour des raisons historiques et/ou sociologiques, il arrive qu'un parti classé à gauche puisse soutenir sur certains sujets des idées de droite, ou inversement. A long terme, cela peut créer une "dissonance", qui ne sera résolue que lorsque cet enjeu passera au premier plan, avec à la clé un réalignement des positions politiques à la sortie. C'est ainsi qu'aux Etats-Unis, les démocrates ont perdu l'électorat blanc du Sud à la suite du mouvement pour les droits civiques, parce que que les démocrates du Nord, qui s'appuyaient déjà sur les Noirs depuis quelques décennies, avaient un positionnement de centre-gauche qui favorisaient leur sympathie à l'égard du mouvement, et ils l'ont d'ailleurs accompagné sur le plan législatif fédéral (vote du Civil Rights Act en 1964, et du Voting Rights Act en 1965). Alors que dans le même temps, de nombreux républicains (pourtant parti héritier de Lincoln, celui qui a aboli l'esclavage) se sentaient rebutés par certaines des revendications du mouvement, qu'ils jugeaient peu cohérentes avec le reste de leur programme - c'est en particulier le cas de Barry Goldwater, candidat ultra-libéral (au sens français du terme) pour la présidentielle de 1964 face à Lyndon B. Johnson, qui n'a quasiment récupéré que les Etats du Sud profond, alors que cette situation aurait été impensable quelques années avant.


En passant, cette vision générale de la différence gauche/droite permet aussi de couper court à la conception simpliste qui voudrait que la gauche soit "le collectif" tandis que la droite serait "l'individu". Outre les très nombreux contre-exemples qu'on peut trouver, notamment des courants de droite avec une forte conscience du collectif, on voit que pour la droite en général, la société est bonne en soi et que c'est pour cela qu'elle mérite d'être préservée (il y a bien certains ultra-libéraux qui pensent que la société n'existe pas, mais le plus souvent cela rejoint une vision de droite - la société n'existe pas, donc elle ne peut pas être modifiée - et très rarement une vision de gauche - la société n'existe pas, donc elle ne peut pas être préservée) ; à l'inverse, pour la gauche c'est l'individu qui est bon en soi, et c'est pourquoi celui-ci devrait être le moins possible "enchaîné" par la société telle qu'elle est, ses normes ou ses attentes.
Au final, c'est plutôt l'attitude par rapport au collectif qui distingue la gauche et la droite. La droite voit le collectif comme une structure génératrice d'ordre, à respecter, ou qui devrait être construite par les individus eux-mêmes plutôt que modifiée par le politique ; tandis que la gauche voit le collectif comme un potentiel à remodeler pour créer une société plus juste et égalitaire.


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